24ème ANNIVERSAIRE DE LA DISPARITION DU JOOLA : LE DEVOIR  DE MEMOIRE ET DE JUSTICE (Par Kadialy Gassama)

WhatsAppX

24ème ANNIVERSAIRE DE LA DISPARITION DU JOOLA : LE DEVOIR  DE MEMOIRE ET DE JUSTICE : UN IMPERATIF.

En Aout 2023, l’Etat sénégalais, sous le magistère de son chef de l’époque le président Abdoulaye Wade, avait décidé de classer sans suites pénales le dossier de la disparition du bateau le Joola qui avait sombré aux larges des côtes gambiennes la nuit du 26 Septembre 2002. Les archives officielles font état de 1863 personnes noyées dans la tragédie restées coincées pendant des heures dans la coque du bateau, sans qu’aucune mesure de secours qui auraient pu sauver des vies soit mise en branle , avec seulement 64 survivants.

Il s’agit de la pire catastrophe maritime non militaire de l’histoire navale, dépassant le bilan de plus de 1 500 morts du Titanic en 1912.

L’argument principal avancé par les autorités politiques de l’époque se limitait à dire  que le commandant du bateau disparu  pendant le naufrage était seul responsable du drame survenu, au grand dam des familles des victimes et de l’opinion  nationale et internationale.

Bien sûr, cet argumentaire de l’Etat sénégalais de l’époque était brandi pour noyer le poisson dans l’eau  au vu de la responsabilité criante des autorités politiques, maritimes et militaires devant cet holocauste.

 Il y a lieu de faire apercevoir que l’argumentaire de déresponsabilisation de l’Etat sénégalais de l’époque et des chaines de commandement de la liaison maritime,  s’oppose aux conclusions des différents rapports et à celui de la Cour d’Appel de Paris qui reconnaît la responsabilité  entière des autorités politiques, militaires et maritimes qui étaient sur la sellette. A partir du moment où la justice sénégalaise avait classé sans suite le dossier Joola et,que les autorités politiques de l’époque avaient conditionné l’indemnisation des familles des victimes à leur renoncement d’engager des poursuites judiciaires, la justice française devenait compétente en vertu de la compétence universelle et de la compétence résiduelle afin de lutter contre l’impunité. 

Les responsabilités des autorités politiques et administratives sur le naufrage du Joola étaient d’autant plus flagrantes qu’il y avait un concours de signaux défavorables dont l’un seul aurait pu conduire le bateau le Joola au naufrage. 

Selon le rapport d’enquête sénégalais, « Le Joola ne disposait d’aucun titre de sécurité depuis 1996 et de navigation depuis 1998 ». En 2001, les avaries de propulsion et les arrêts techniques se multipliaient. Le ferry était immobilisé pendant un an pour des réparations en profondeur, de surcroit à quai. Le 10 septembre 2002, il reprend ses rotations malgré les avertissements du Bureau Veritas (une société spécialisée dans les essais, l’inspection et la certification), lequel avait « clairement et fréquemment appelé l’attention de l’armateur sur la situation irrégulière du navire », créant « une présomption d’innavigabilité ». L’existence de ces défauts attestant la situation irrégulière du navire devrait amener les autorités politiques, maritimes et militaires à interdire la reprise précipitée des rotations du Joola entre Dakar et Ziguinchor à la veille d’une rentrée scolaire et universitaire (444 bacheliers avaient péri dans ce drame).

Il s’y ajoute, pour la traversée du 26 septembre 2002, les facteurs aggravants suivants:

-une surcharge démesurée en passagers au départ de Ziguinchor pour Dakar entrainant des espaces encombrés interdisant l’organisation pour bonne répartition du poids et une évacuation rationnelle du navire,

– des cales vides en marchandises dont le chargement aurait permis  d’éviter le roulis avec une bonne position du centre de gravité et une relative stabilité du navire ,

-des conditions météorologiques très défavorables aux larges des côtes gambiennes le 26 Septembre 2002 pendant la nuit où un orage violent avec un vent fort et houle de fonds s’était déclenché. 

 C’est dire que tous les éléments étaient réunis pour qu’un accident survienne.

Personne n’a cru à la thèse officielle, simpliste et superfétatoire de la surcharge du navire pour expliquer la cause directe de l’accident, car, le commandant de bord avait refusé d’appareiller à Ziguinchor pour des raisons d‘ennuis techniques, à la suite de réparations de fond du navire sans essais, consécutivement à un arrêt technique de longue durée. De plus, lorsque la gestion du navire relevait de la marine marchande et non de la marine de guerre, le Joola n’officiait jamais sur l’axe Dakar Ziguinchor le mois de Septembre en raison des caractéristiques du navire et des intempéries qu’il faisait sur les côtes sénégalaises et gambiennes pendant cette période de l’année.

La spécificité des navires qui officient sur l’axe Dakar-Ziguinchor, en fonction de l’adaptabilité à la configuration du parcours, confère à ces types d’embarcation des caractéristiques de faible tirant d’eau, leur permettant, en même temps, d’affronter les mers le long des côtes et de pouvoir remonter profondément à l’intérieur des terres par le fleuve. Il est particulièrement interdit à ces types d’embarcation de naviguer en haute mer en raison de leur instabilité due au faible tirant d’eau. En mer agitée, le long des côtes, ces navires circulent sur des parcours souvent très difficiles et souffrent beaucoup.

Le «Joola», en vertu justement des intempéries qui se manifestent dans la zone, était mis aux arrêts de rigueur chaque fois pendant cette période de l’année pour carénage. C’est dire qu’en fonction de l’agitation zonale de la mer pendant la période, comme si la météo interdisait aux navires d’appareiller pour cause de mauvais temps, que ce moment était choisi pour retirer le bateau de l’eau et le mettre à sec au dock flottant pour sa révision annuelle. Force est de constater que si la mesure administrative de reprise des rotations du «Joola» était calée après le mois de septembre, selon un temps plus clément qu’il ferait dans la zone pour ces types d’embarcation, la catastrophe aurait pu être évitée.

Au plan technique, le fait que le navire a chaviré en se couchant sur le flanc pour se renverser, prouvant qu’il n’a pas naufragé en prenant de l’eau par l’avant, auquel cas, les opérations de sauvetage pouvaient être organisées, nous renseigne à suffisance sur les causes matérielles de l’accident. Car, si les ballasts du navire étaient fonctionnels à cet instant précis où le gîte du navire s’accentuait, le commandant aurait pu avoir la possibilité de redresser son navire qui s’inclinait dangereusement sur un flanc, évitant ainsi le chavirement en dépit de la mauvaise répartition des poids à l’intérieur du navire. Les ballasts sont des réservoirs d’eau de grande contenance équipant certains navires. Ils sont destinés à être remplis ou vidangés d’eau de mer afin d’optimiser la navigation selon les situations.

Le transbordeur le «Joola» était équipé justement de ballasts pour corriger les gîtes qui pouvaient apparaitre à cause des forts courants ou du mauvais temps. Le renflouement du navire ou des visites sur l’épave dans l’eau, auraient permis de constater que les ballasts n’étaient pas ouverts au moment de l’accident, ce qui aurait permis de remplir les réservoirs sur un côté et de faire redresser le navire. Un défaut de fonctionnement du mécanisme de remplissage des ballasts, dû à une panne d’électricité, est un fort indice probant. Le cas échéant, nous nous posons bien la question de savoir s’il y avait à bord des générateurs d’électricité  de secours qui aurait pu empêcher la rupture prolongée de l’électricité, comme le stipule le code de la marine marchande .

En dépit de l’intervalle de temps assez important qui nous sépare de l’accident, de nombreuses questions non élucidées restent toujours en l’état et l’absence de réponses adéquates aux interrogations, empêche à la mémoire collective de clore le dossier et interdit le classement de l’affaire. Même si, avec l’usure du temps, la corrosion ou d’autres effets annihilant ont pu effacer certaines données capitales sur l’épave dont l’analyse aurait pu contribuer à déceler des indices probants pour la manifestation de la vérité, il n’en demeure pas moins vrai que le renflouement du navire s’avère, aujourd’hui, plus qu’hier, d’une nécessité absolue, ne serait-ce que pour découvrir et porter à l’opinion certains secrets afin de permettre aux familles des victimes de faire enfin le deuil des disparus. En effet, tant que demeureront des énigmes sur les causes exactes de l’accident ainsi que sur les conditions des drames qui ont prévalu à bord pendant le naufrage, la communauté nationale ne pourra jamais comprendre pour permettre la tranquillité des consciences et le pardon.

D’ailleurs, pour ce 24ème anniversaire de la commémoration du naufrage du bateau le Joola ce 26 Septembre 2026, les familles des victimes ont exigé le renflouement des reliques pour les intégrer au mémorial de Ziguinchor. Elles estiment qu’un musée sans ses ossements reste vide de sens  et ne permet pas d’achever leur processus de deuil après vingt-quatre ans d’attente ; Il est temps de leur donner satisfaction.

Kadialy Gassama , Economiste 

Rue Faidherbe X Pierre Verger

Rufisque

 

Nos Exclusivités d’hier

Par la rédaction

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *