L’architecte du Sénégal 2050 retourne le piège parlementaire et reprend la maîtrise du récit
Il y a des débats qui se gagnent par le nombre, d’autres par le bruit, certains par la seule force de la majorité. Et puis il y a ceux qui se gagnent par une qualité plus rare en politique : la maîtrise. La Déclaration de politique générale d’Al Aminou Lô appartient à cette dernière catégorie. Face à une majorité PASTEF disposant de 188,5 minutes de temps de parole sur les quatre heures de débat – contre 20 minutes pour Takku-Wallu et les non-inscrits au premier tour – dans un hémicycle présidé par Ousmane Sonko lui-même, le Premier ministre a réussi une opération plus subtile qu’il n’y paraît : accepter le débat sans en subir le rythme. Le piège était soigneusement installé : une majorité écrasante, un perchoir occupé par l’ancien Premier ministre, et au centre des interrogations la dette, le FMI, la vie chère, la cohérence entre la rupture proclamée et la continuité gouvernementale. Tout semblait réuni pour transformer la DPG en tribunal politique. Mais Al Aminou Lô a refusé de comparaître.
Le réel comme première ligne de défense
Il est venu non pas seulement répondre, mais expliquer, contextualiser, distinguer, chiffrer. C’est là son premier coup de maître : PASTEF avait l’avantage du nombre, mais le nombre n’est pas la maîtrise. Aux accusations, il a opposé des données ; aux procès d’intention, des mécanismes ; aux slogans, des contraintes. Cette méthode a quelque chose de profondément mendésiste. Pierre Mendès France avait fait de la politique une pédagogie de la responsabilité – expliquer ce qui est possible, ce qui ne l’est pas, et ce que coûte chaque décision. Sa formule, « Gouverner, c’est choisir », résumait cette éthique du réel. Lô semble avoir compris la même règle : le peuple peut être séduit par une promesse, mais l’État doit payer la facture. Dans cet hémicycle, il ne s’est pas comporté en homme assiégé, mais en homme pour qui le réel constitue la première ligne de défense.
Le retour discret de l’architecte
Le véritable coup de maître se situe peut-être ailleurs : dans le rapport au référentiel Sénégal 2050. Le récit politique a tendance à personnaliser les grandes constructions programmatiques, et le Sénégal 2050 a progressivement été associé à la figure de Sonko et à l’aventure de PASTEF. Cette lecture est réductrice. Le Sénégal 2050 est une œuvre collaborative, produit d’un travail collectif. Et dans son élaboration, Al Aminou Lô a occupé une place déterminante. Ancien haut cadre de la BCEAO, ministre Secrétaire général du Gouvernement dès avril 2024, puis ministre d’État chargé du suivi de l’Agenda national de transformation, il a coordonné l’équipe qui a traduit le programme électoral en référentiel, avant de superviser, depuis la Primature, le démarrage de sa déclinaison en master plan. Ousmane Sonko l’a lui-même reconnu : « J’ai cheminé avec lui pendant un an et demi et nous avons abattu un travail colossal dans la confection des référentiels, notamment celui du Sénégal 2050 ». La DPG a eu l’intelligence de faire apparaître cette paternité sans la revendiquer frontalement. Pas de querelle de légitimité, pas de phrase destinée à effacer Sonko. Lô a laissé à PASTEF son récit tout en révélant, en filigrane, qu’il en connaissait intimement l’architecture parce qu’il en avait été l’un des artisans majeurs. Il ne leur retire pas le Sénégal 2050 ; il leur laisse même de quoi s’en glorifier. Mais il dépersonnalise le projet : le référentiel cesse d’être le programme d’un homme pour redevenir ce qu’il est — une construction collective de l’État. La distinction est capitale : la paternité politique n’est pas la paternité intellectuelle. La scène avait quelque chose de symbolique : Sonko au perchoir, Lô à la tribune, et derrière eux un référentiel dont la genèse ne se réduit pas à un seul nom. L’artisan revenait devant l’institution expliquer comment transformer la vision en actes. Il n’a pas eu besoin de dire « ceci est aussi mon œuvre » ; le simple fait de démontrer qu’il en maîtrisait les ressorts suffisait.
Quand les questions s’épuisent avant d’être posées
La performance s’est jouée dans plusieurs échanges particuliers. Abdou Karim Sall arrive avec des interrogations sur le FMI et la restructuration de la dette ; il finit par reconnaître que le Premier ministre a déjà répondu à sa préoccupation. Le député prépare une question, le Premier ministre fournit la réponse avant qu’elle ne devienne une arme : c’est ce que les stratèges appellent la maîtrise de l’agenda. El Malick Ndiaye, lui, demande pourquoi avoir changé une équipe qui « gagnait », si les orientations du Sénégal 2050 étaient pertinentes – attaque qui contient involontairement une reconnaissance : le nouveau gouvernement continue une part substantielle des politiques précédentes. Lô retourne la logique : si les orientations sont bonnes mais les résultats insuffisants, le problème n’est pas le cap, mais la méthode, le rythme, l’exécution. C’est là que le technocrate prend l’avantage sur le militant. Sur le FMI, terrain le plus dangereux, il refuse le duel idéologique et ramène le débat à l’arithmétique : 1 956 milliards de FCFA d’arriérés, soit environ 3,5 milliards de dollars, un reprofilage plutôt qu’une restructuration classique, une trentaine d’accords miniers en renégociation. Il transforme « Vous avez capitulé devant le FMI » en « Voici l’état réel des finances et les instruments disponibles ». L’idéologie permet plusieurs réponses ; les chiffres beaucoup moins. Ici, la référence à Raymond Barre n’est pas loin : le Premier ministre-économiste de 1976, confronté à un environnement politique difficile, privilégiait l’expertise et la rigueur, résumant les problèmes du pays par la formule « la France vit au-dessus de ses moyens ». Mais Barre restait enfermé dans la posture du technicien ; Lô, lui, a été tour à tour technocrate, pédagogue, tacticien et parfois humoriste.
Changer de registre plutôt que subir le combat
La séquence avec Cheikh Bara Ndiaye – la réponse devenue virale, « Dëgg leen français » – révèle cette autre dimension : ne pas laisser l’agressivité imposer son registre. Face à l’agitation, Lô a opposé la distance et le sang-froid, rappelant au passage l’article 64 du règlement intérieur sur la sérénité des débats. Celui qui maîtrise son calme finit souvent par imposer le rythme. Sur la migration, il sépare deux notions que la polémique confond : contrôler les frontières et stigmatiser les étrangers. La souveraineté ne se réduit pas au rejet de l’autre ; un État peut contrôler son territoire sans faire de l’étranger un bouc émissaire. Il reprend ainsi un mot-clé de l’univers de PASTEF – la souveraineté – tout en lui donnant une traduction administrative et institutionnelle. C’est une arme plus sophistiquée que la simple opposition. Et lorsque Guy Marius Sagna invoque l’article 96 de la Constitution sur les accords engageant les finances de l’État, il oblige la majorité à défendre institutionnellement une Assemblée qu’elle contrôle contre un gouvernement issu du même camp – exposant les tensions entre la doctrine de PASTEF et les contraintes de l’exercice du pouvoir. Abdou Mbow, enfin, attaque frontalement le bilan de Sonko et la vie chère. Mais ce faisant, il met au centre du débat ce que Lô n’avait pas besoin d’instruire lui-même : le procès de l’ancien Premier ministre. L’opposition a fait à sa place le travail qu’il aurait été politiquement risqué pour lui de mener.
Du récit à la preuve
Au fond, la performance d’Al Aminou Lô ne réside pas dans une formule, mais dans une stratégie. Il a refusé trois pièges : l’affrontement personnel avec Sonko, la polémique permanente avec la majorité, le piège idéologique d’un discours de souveraineté confronté aux contraintes de la dette. À la place, il a choisi la pédagogie, les chiffres, la continuité maîtrisée, la responsabilité. Il a montré qu’on peut être efficace sans être bruyant, et que dans un espace public qui confond parfois autorité et volume sonore, le pouvoir peut s’exercer par la maîtrise du temps, du langage et du cadre intellectuel. PASTEF avait les députés, l’opposition avait les attaques, Sonko avait le perchoir ; mais pendant plusieurs heures, Lô a eu quelque chose de plus précieux : la maîtrise de la scène. La comparaison avec Mendès France s’impose alors davantage qu’avec Machiavel : le premier enseignait l’art d’expliquer le réel pour gouverner durablement, le second l’art de conquérir et conserver le pouvoir. Pendant longtemps, PASTEF a possédé le récit — celui de la rupture, de la souveraineté, du Sénégal 2050. Mais gouverner, c’est passer du récit à la preuve. Celui qui participe à la conception d’une vision peut un jour être appelé à démontrer qu’elle est réalisable ; celui qui connaît l’architecture d’un projet peut en devenir le meilleur défenseur lorsqu’il s’agit de passer de la proclamation à l’exécution. Al Aminou Lô n’a pas seulement défendu une DPG : il a peut-être inauguré une nouvelle bataille, celle de la maîtrise du récit gouvernemental, livrée avec une remarquable discrétion. Il n’a pas dit à PASTEF : « le Sénégal 2050 est aussi mon œuvre ». Il n’avait pas besoin de le dire. Il l’a montré. Et c’est peut-être cela, le véritable coup de maître : laisser à ceux qui ont gagné la bataille politique le droit de raconter l’histoire, tout en faisant apparaître, sans bruit, ceux qui en ont construit l’architecture. Dans une démocratie, la majorité possède les voix ; mais celui qui maîtrise les questions peut posséder le débat. Demain, lorsque les slogans se seront dissipés, une seule question restera : qui avait le projet ? Et surtout : qui savait comment le faire fonctionner ?
Ndiamé SAKHO,
Philosophe, Enseignant-Chercheur



Laisser un commentaire