Du « Kacc Kacci » à l’apaisement…Diomaye face au « monstre » des réseaux sociaux

Face à la jeunesse sénégalaise, le président de la République, Bassirou Diomaye Faye, a appelé à la retenue et fustigé la lâcheté des « guerriers du clavier ». Derrière cette sortie morale se cache pourtant un défi colossal pour le nouveau pouvoir. Après l’échec de la stratégie répressive du régime précédent, le régime de Diomaye se retrouve à son tour pris au piège d’un espace virtuel hyper-politisé, forgé par les méthodes des « Kacc Kacci » et désormais incontrôlable.

1790813501682

En installant officiellement le Conseil consultatif des jeunes du Sénégal (CCJS) ce mardi 29 septembre au Grand Théâtre national, le chef de l’État a voulu marquer un tournant dans la démocratie participative. Ce cadre institutionnel, destiné à associer la jeunesse au suivi des politiques publiques et à l’Agenda Sénégal 2050, se veut une passerelle directe entre le sommet de l’État et les réalités du terrain. Mais au-delà du discours officiel exhortant les jeunes conseillers à une franchise sans concession, le président de la République a abordé de front une plaie béante de la société sénégalaise : les dérives, la violence verbale et l’agressivité systémique qui gangrènent l’espace numérique.

S’exprimant en wolof pour toucher directement les consciences, Bassirou Diomaye Faye s’en est pris à l’incivilité des utilisateurs d’Internet. « Certain, derrière leurs claviers, vous attaquent alors qu’ils n’ont pas le courage de vous dire certains mots en face », a-t-il fustigé, dénonçant la lâcheté de l’anonymat et appelant la jeunesse à ne pas perdre son temps dans les « futilités » et les attaques stériles. En qualifiant ce comportement d’incompatible avec la dignité, le chef de l’État s’attaque à un mal profond, mais prend également la mesure du piège dans lequel plonge désormais son propre régime.

Car le problème des réseaux sociaux au Sénégal n’est ni nouveau, ni facile à dompter. Son prédécesseur, Macky Sall, s’y est cassé les dents après avoir tenté, par tous les moyens juridiques, politiques et policiers, d’en réguler ou d’en étouffer l’impact. Face à une opinion publique connectée et frondeuse, l’ancien pouvoir s’était retrouvé débordé par la rapidité de circulation de la contestation et par la viralité des contenus d’opposition.

macky

Durant les événements sombres qui ont secoué le pays entre 2021 et 2024, le régime de Macky Sall avait poussé la répression numérique jusqu’à ses plus extrêmes limites. Coupures ciblées ou totales de l’Internet mobile, blocages des applications de messagerie comme WhatsApp ou TikTok, arrestations d’activistes et d’influenceurs : l’État avait sorti l’artillerie lourde pour couper la communication des insurgés et maintenir le silence sur les violences de la rue.

Pourtant, malgré cet arsenal répressif inédit, l’espace virtuel a tenu tête au pouvoir. Mieux encore, il est devenu le bastion inexpugnable de la contestation. Les réseaux sociaux se sont imposés comme l’agora alternative où la censure d’État venait systématiquement se fracasser, prouvant que la répression technique ne suffisait plus à faire taire une jeunesse décidée à communiquer.

Dans cette bataille numérique, les partisans de PASTEF, le parti même où Bassirou Diomaye Faye est passé, ont joué un rôle précurseur et décisif. En érigeant les plateformes en véritable arme de guerre politique, ils ont structuré une armée numérique redoutable, la « mafia des Kacc Kacci ». Traque des discours officiels, campagnes de boycott, contre-propagande éclair et saturation des espaces de commentaires : cette communauté hyperactive a littéralement étouffé la communication du régime précédent.

sonko
Cette Mafia avait investi les réseaux sociaux pour le combat de Sonko contre Macky

Aujourd’hui, le retour de bâton est saisissant pour le nouveau pouvoir. Les mêmes méthodes, les mêmes dynamiques d’agressivité et les mêmes réseaux de lynchage virtuel créés ou popularisés durant les années d’opposition se retournent désormais contre le gouvernement ou continuent de dicter un climat de tension permanente dans le débat public. La créature échappe désormais à ses créateurs, rendant la régulation d’autant plus délicate.

Le président Bassirou Diomaye Faye doit se rendre à l’évidence : il a sur les bras un problème titanesque dont il ne pourra pas se débarrasser par de simples appels à la retenue ou à la responsabilité morale. L’espace numérique sénégalais s’est structuré autour de la confrontation, et changer cette culture de l’affrontement exige bien plus qu’une mise en garde verbale lors d’une cérémonie officielle.

S’il veut réussir là où Macky Sall a échoué sans basculer dans la censure liberticide, le chef de l’État devra faire preuve d’une stratégie politique et institutionnelle d’une précision chirurgicale. S’attaquer aux dérives des réseaux sociaux sans étouffer la liberté d’expression est sans doute l’un des plus grands défis de son mandat, car le « monstre » numérique qu’il cherche aujourd’hui à apaiser a été façonné par les luttes mêmes qui l’ont porté au pouvoir.

 

La rédaction de Xibaaru

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *