Affaire des étrangers : Boubacar Sèye interpelle le président Diomaye Faye et défend la Téranga
Face à ce qu’il considère comme une banalisation des discours hostiles aux étrangers au Sénégal, Boubacar Sèye, chercheur et consultant en migrations internationales et président-fondateur d’Horizon Sans Frontières, appelle le chef de l’État à prendre position. Il estime que la lutte contre l’immigration irrégulière doit être dissociée de toute stigmatisation des migrants et plaide pour un « pacte national contre la xénophobie ».
Le débat sur l’immigration et la place des étrangers dans la société sénégalaise prend une nouvelle dimension. Dans une tribune adressée au président de la République, Bassirou Diomaye Faye, Boubacar Sèye alerte sur ce qu’il décrit comme une montée préoccupante de discours désignant les étrangers comme responsables des difficultés économiques et sociales du pays.
Pour le président-fondateur d’Horizon Sans Frontières, le silence prolongé des autorités face à certains propos constitue un sujet de préoccupation. Il estime que les difficultés liées au chômage, à la précarité, au logement ou encore à la pression sur certains services publics ne peuvent être imputées globalement aux populations étrangères.
Boubacar Sèye invite ainsi à s’interroger sur les véritables causes des difficultés auxquelles le Sénégal est confronté. Il cite notamment la gouvernance, la productivité économique, la formation professionnelle, l’industrialisation, la création d’emplois et l’efficacité des politiques publiques. Selon lui, faire de l’étranger le responsable des problèmes du pays serait « politiquement facile », mais également « intellectuellement dangereux et économiquement inefficace ».
Dans son argumentaire, le spécialiste des migrations souligne également la situation des Sénégalais vivant à l’étranger. Des millions de compatriotes résident en Europe, en Amérique, dans les pays du Golfe et dans d’autres États africains, où ils travaillent, entreprennent ou étudient. Certains sont eux-mêmes confrontés à des discriminations et à des discours hostiles à l’immigration.
Pour Boubacar Sèye, cette réalité impose au Sénégal une certaine cohérence dans son approche. « Nous ne pouvons pas dénoncer la xénophobie lorsqu’elle frappe nos compatriotes à l’étranger et la tolérer lorsqu’elle vise ceux qui vivent parmi nous », soutient-il. Il considère ainsi que la xénophobie pourrait se transformer en « boomerang » et finir par fragiliser les Sénégalais installés hors du pays.
Le chercheur insiste également sur la notion de Téranga, souvent présentée comme l’une des marques distinctives de la société sénégalaise. Pour lui, cette valeur ne doit pas être réduite à une image destinée au tourisme, mais doit se traduire dans les comportements et les politiques publiques.
« La Téranga est une responsabilité », affirme-t-il, estimant qu’il est possible de contrôler les frontières, de faire respecter les lois et de lutter contre l’immigration irrégulière sans déshumaniser les migrants. Il appelle ainsi à maintenir une distinction claire entre la lutte contre les réseaux criminels et la stigmatisation des personnes étrangères.
Dans son adresse au président Bassirou Diomaye Faye, Boubacar Sèye demande une prise de parole claire des plus hautes autorités de l’État. Il ne s’agit pas, selon lui, de nier les difficultés ou les éventuels problèmes liés à certains phénomènes migratoires, mais de rappeler que l’action de l’État doit rester « républicaine, légale et proportionnée ».
Il préconise notamment une lutte renforcée contre les réseaux de traite des personnes, l’exploitation des travailleurs, les trafics et les formes d’immigration irrégulière. Mais il souhaite parallèlement que les pouvoirs publics s’attaquent aux discours de haine visant les étrangers.
Pour concrétiser cette démarche, le président d’Horizon Sans Frontières propose la mise en place d’un « Observatoire national du racisme, de la xénophobie et des discours de haine ». Il suggère également l’ouverture d’un débat national réunissant les pouvoirs publics, les collectivités territoriales, les universitaires, les organisations de défense des droits humains, les associations de migrants, les représentants religieux et la société civile.
Il plaide en outre pour une campagne nationale consacrée à la tolérance, à la diversité et à la citoyenneté, ainsi que pour un renforcement de ces thématiques dans les programmes scolaires. À ses yeux, ces initiatives constitueraient des investissements en faveur de la paix sociale.
Boubacar Sèye met enfin en garde contre la progression insidieuse des discours de stigmatisation. Selon lui, la haine commence rarement par des actes de violence et s’installe d’abord à travers des mots et des généralisations qui finissent par présenter une communauté entière comme un problème.
« Le Sénégal n’a pas besoin d’une guerre des pauvres », affirme-t-il, appelant à éviter que les Sénégalais et les étrangers ne soient présentés comme des populations antagonistes. Pour lui, le pays a davantage besoin d’un État fort, d’une économie productive, d’une justice sociale efficace et d’une politique migratoire cohérente.
Le chercheur interpelle directement le chef de l’État sur le modèle de société que le Sénégal souhaite transmettre aux générations futures. Entre un pays où l’étranger deviendrait un bouc émissaire et un Sénégal capable de défendre ses intérêts tout en préservant la Téranga, le dialogue et la dignité humaine, Boubacar Sèye estime que le choix relève désormais d’une responsabilité collective, mais aussi de la plus haute autorité de l’État.
Pour lui, « un pays ne perd pas son identité lorsqu’il accueille l’autre. Il la perd lorsqu’il commence à avoir besoin de haïr l’autre pour se sentir lui-même ».