Le piège de l’urgence électorale…Opposition et société civile se trompent de priorité
Au sortir de crises successives et face à des urgences nationales qui ont poussé beaucoup d’observateurs et d’acteurs à décrire le Sénégal comme étant tombé au « dernier sous-sol », une étrange frénésie s’est emparée du landerneau politique. Alors que le pays nécessite une reconstruction en profondeur, le débat public se trouve de nouveau hypnotisé par une seule et unique question : la date des prochaines élections. Dans un climat marqué par l’urgence sociale et l’attente de transformations structurelles, cette polarisation précoce sur l’agenda électoral témoigne d’un dangereux décalage entre les obsessions de la classe politique et les réalités vécues par les populations.

Cette obsession du calendrier est une grave erreur de trajectoire. Vouloir fixer coûte que coûte une échéance électorale alors que les fondations socio-économiques du pays restent à consolider relève d’une cécité collective. Pour un État qui cherche à se relever, à assainir ses finances publiques et à restaurer l’efficacité de son administration, l’agenda politique ne doit plus dicter l’agenda du développement. La précipitation électorale a trop souvent servi de masque à l’impuissance publique, substituant la compétition pour le pouvoir à la rigueur de la gestion.
En poussant incessamment le président de la République à se prononcer sur une date, le régime, l’opposition et la société civile risquent de le précipiter, et le pays avec lui, dans un piège politique sans fin. Dès lors qu’un calendrier est arrêté, l’action gouvernementale se trouve inévitablement neutralisée par l’esprit de campagne. L’appareil d’État se paralyse, les investissements de long terme sont suspendus, et la recherche de solutions de fond s’efface au profit de calculs électoralistes à court terme et de redistributions politiciennes.
L’opposition et une partie de la société civile, aujourd’hui en première ligne pour réclamer ces élections, oublient qu’une démocratie ne se résume pas à la régularité du passage aux urnes. Elle se mesure d’abord à la capacité d’un pays à offrir des conditions de vie dignes, des institutions stables et une justice fonctionnelle à ses citoyens. Exiger un scrutin à tout prix sans s’assurer de la viabilité des réformes en cours revient à poser un vernis électoral sur un bâtiment dont les fondations demeurent fissurées.

Ces mêmes forces vives qui élèvent la voix pour réclamer des dates devraient pourtant être les premières au front de la reconstruction. L’opposition a le devoir d’être une force de proposition et de contrôle constructif, capable d’alimenter le débat national sur les politiques publiques plutôt que de se transformer en un simple chronomètre politique. La société civile, de son côté, devrait orienter sa vigilance vers la réussite des réformes de gouvernance et le redressement des indicateurs sociaux, plutôt que de s’enfermer dans le rôle réducteur de syndicat du calendrier électoral.
Le Sénégal n’a plus le luxe des querelles d’appareil ni des postures d’estrade. Quand un pays doit s’extraire des « sous-sols » économiques, l’urgence nationale réside dans la maîtrise du coût de la vie, la réorganisation des filières stratégiques, la souveraineté alimentaire et la création d’emplois durables pour la jeunesse. Aucune de ces priorités complexes ne trouvera de réponse miracle dans l’organisation prématurée d’un scrutin qui ne ferait que diviser à nouveau un tissu social déjà éprouvé.
Le pouvoir en place doit lui aussi résister aux sommations et refuser la précipitation. Accepter de se faire enfermer dans un calendrier dicté par la pression médiatique ou la tactique politique serait une faute stratégique majeure. La priorité du régime doit demeurer la mise en œuvre méthodique de solutions concrètes, afin d’établir la preuve que le projet de rupture promis n’était pas une posture électorale, mais une ambition de redressement national pérenne.

Il est temps de sortir de ce cycle infernal où chaque élection devient la matrice et le catalyseur de la crise suivante. La maturité politique du Sénégal exige aujourd’hui de savoir suspendre le temps électoral pour se consacrer exclusivement au temps de l’action publique et des réformes de fond. Il ne s’agit aucunement de confisquer la démocratie ou de renier les principes républicains, mais au contraire d’assainir durablement le terrain pour que la volonté populaire puisse, le moment venu, s’exprimer dans un cadre apaisé et sur des bases assises.
L’histoire ne retiendra pas la vitesse à laquelle les dates d’un décret électoral auront été promulguées, mais la capacité des acteurs sénégalais à sortir leur pays de l’ornière. Le régime, l’opposition et la société civile doivent enfin comprendre que la vraie priorité nationale n’est pas de savoir quand les citoyens voteront, mais dans quel état de stabilité et de progrès se trouvera le Sénégal lorsqu’ils retourneront aux urnes.