Une ville, deux réseaux : Réserver l’eau potable aux usages qui l’exigent (Par Pr Falilou Coundoul)

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𝐔𝐍𝐄 𝐕𝐈𝐋𝐋𝐄, 𝐃𝐄𝐔𝐗 𝐑𝐄́𝐒𝐄𝐀𝐔𝐗 : 𝐑𝐄́𝐒𝐄𝐑𝐕𝐄𝐑 𝐋’𝐄𝐀𝐔 𝐏𝐎𝐓𝐀𝐁𝐋𝐄 𝐀𝐔𝐗 𝐔𝐒𝐀𝐆𝐄𝐒 𝐐𝐔𝐈 𝐋’𝐄𝐗𝐈𝐆𝐄𝐍𝐓

𝐑𝐞𝐩𝐞𝐧𝐬𝐞𝐫 𝐥𝐚 𝐩𝐫𝐨𝐝𝐮𝐜𝐭𝐢𝐨𝐧, 𝐥𝐚 𝐝𝐢𝐬𝐭𝐫𝐢𝐛𝐮𝐭𝐢𝐨𝐧 𝐞𝐭 𝐥’𝐮𝐭𝐢𝐥𝐢𝐬𝐚𝐭𝐢𝐨𝐧 𝐝𝐞 𝐥’𝐞𝐚𝐮 𝐝𝐚𝐧𝐬 𝐧𝐨𝐬 𝐯𝐢𝐥𝐥𝐞𝐬

Nous captons, traitons et distribuons une eau potable, avant d’en utiliser une part importante pour les chasses d’eau et d’autres usages qui n’exigent pas cette qualité. Le Sénégal devrait envisager une autre architecture hydraulique : un réseau d’eau potable pour les usages sensibles, et un réseau d’eau de service alimenté par les ressources disponibles dans chaque territoire, sur le modèle de Hong Kong, qui alimente ses chasses d’eau à l’eau de mer depuis les années 1950.

Nous captons, traitons, contrôlons, transportons et distribuons une eau de qualité potable, avant d’en utiliser une part importante dans les chasses d’eau et pour d’autres besoins qui n’exigent pas cette qualité. Face à la croissance urbaine, au coût des infrastructures et aux tensions sur les ressources, le Sénégal devrait envisager une autre architecture hydraulique : un réseau d’eau potable pour les usages sensibles et un réseau d’eau de service alimenté par les ressources disponibles dans chaque territoire.

𝐔𝐍𝐄 𝐄𝐀𝐔 𝐃𝐄 𝐆𝐑𝐀𝐍𝐃𝐄 𝐐𝐔𝐀𝐋𝐈𝐓𝐄́ 𝐏𝐎𝐔𝐑 𝐓𝐎𝐔𝐒 𝐋𝐄𝐒 𝐔𝐒𝐀𝐆𝐄𝐒

Produire de l’eau potable est une opération exigeante. Il faut identifier et protéger la ressource, la capter, la traiter, la contrôler, la transporter parfois sur de longues distances, la stocker et la distribuer sous pression.

Pourtant, une partie de cette eau de haute qualité est utilisée pour des usages qui ne nécessitent pas qu’elle soit potable : alimentation des chasses d’eau, lavage de certaines surfaces, nettoyage des rues, lutte contre les incendies, arrosage ou besoins industriels et techniques.

Cette organisation repose sur un modèle devenu tellement habituel que nous ne l’interrogeons presque plus : une ville, une seule qualité d’eau et un réseau unique pour tous les usages.

Or, dans un contexte de croissance démographique, d’urbanisation rapide, de changement climatique et d’augmentation du coût des infrastructures, cette architecture mérite d’être repensée.

Pouvons-nous continuer à mobiliser des ressources considérables pour rendre toute l’eau potable, avant d’en utiliser une partie importante pour évacuer les rejets de nos toilettes ?

Les toilettes constituent l’un des principaux postes de consommation à l’intérieur des bâtiments. Les quantités varient selon les équipements et les pratiques, ce qui impose de produire des données sénégalaises. Mais le problème de fond demeure : nous utilisons une eau coûteuse à produire pour un usage qui n’exige pas sa qualité sanitaire.

Les eaux issues des toilettes sont appelées eaux-vannes, ou eaux noires. Elles ne doivent pas être confondues avec les eaux grises provenant principalement des douches, lavabos et lessives.

Le problème n’est donc pas que les toilettes produiraient des eaux grises. Il est qu’elles consomment une quantité significative d’eau potable pour transporter les eaux-vannes vers le système d’assainissement.

𝐔𝐍𝐄 𝐄𝐀𝐔 𝐏𝐎𝐓𝐀𝐁𝐋𝐄 𝐄𝐓 𝐔𝐍𝐄 𝐄𝐀𝐔 𝐃𝐄 𝐒𝐄𝐑𝐕𝐈𝐂𝐄

La réponse ne peut pas se limiter à demander aux ménages de réduire leur consommation ou à installer des chasses d’eau plus économes, même si ces mesures sont indispensables.

Il faut également repenser l’architecture hydraulique de nos villes autour d’un principe simple : une eau potable pour les usages qui l’exigent ; une eau de service pour les autres.

Le premier réseau continuerait à distribuer l’eau destinée à la boisson, à la cuisine, à l’hygiène corporelle et aux autres usages sanitaires sensibles.

Le second réseau, totalement indépendant, alimenterait en priorité les chasses d’eau. Selon la qualité de la ressource, il pourrait aussi servir au nettoyage urbain, à certains usages industriels, à la lutte contre les incendies ou à l’arrosage.

Cette eau de service ne proviendrait pas nécessairement de la même ressource dans toutes les villes.

Une ville côtière pourrait utiliser de l’eau de mer ou une eau saumâtre pour certains besoins compatibles. Une ville proche d’un fleuve, d’un lac ou d’un canal pourrait mobiliser une eau de surface ayant reçu un traitement adapté. Une agglomération disposant d’une station d’épuration performante pourrait réutiliser une partie de ses eaux usées traitées.

D’autres territoires pourraient associer les eaux pluviales, les condensats de climatisation, les eaux grises traitées et certaines eaux souterraines dont la qualité ne permet pas une consommation humaine sans traitement poussé.

L’idée n’est pas de distribuer une eau dangereuse sous prétexte qu’elle n’est pas destinée à être bue. Une eau de service doit répondre à des normes correspondant précisément aux usages prévus.

𝐇𝐎𝐍𝐆 𝐊𝐎𝐍𝐆 : 𝐋𝐀 𝐏𝐑𝐄𝐔𝐕𝐄 𝐐𝐔𝐄 𝐋𝐄 𝐏𝐑𝐈𝐍𝐂𝐈𝐏𝐄 𝐄𝐒𝐓 𝐑𝐄́𝐀𝐋𝐈𝐒𝐀𝐁𝐋𝐄

Hong Kong montre que le double réseau n’est pas une utopie. Depuis la fin des années 1950, le territoire utilise largement l’eau de mer pour alimenter les chasses d’eau.

Le réseau dessert environ 85 % de la population et fournit près de 320 millions de mètres cubes d’eau de mer par an. Il permet d’économiser un volume équivalent d’eau douce, représentant environ 20 % de l’approvisionnement total. Le système d’eau salée dispose de ses propres installations de captage, de traitement, de pompage, de stockage et de distribution, totalement séparées du réseau d’eau potable.

Le Sénégal ne doit évidemment pas copier mécaniquement Hong Kong. L’eau de mer impose des matériaux résistants à la corrosion, une maintenance spécifique et une prise en compte de la salinité des eaux rejetées vers l’assainissement.

L’enseignement essentiel est ailleurs : une ville peut organiser son approvisionnement autour de plusieurs qualités d’eau, en réservant l’eau potable aux usages qui l’exigent réellement.

𝐑𝐄𝐏𝐄𝐍𝐒𝐄𝐑 𝐀𝐔𝐒𝐒𝐈 𝐋𝐀 𝐏𝐋𝐎𝐌𝐁𝐄𝐑𝐈𝐄 𝐃𝐄𝐒 𝐁𝐀̂𝐓𝐈𝐌𝐄𝐍𝐓𝐒

Le double réseau ne concerne pas seulement les canalisations placées sous les rues. Il doit se prolonger à l’intérieur des logements, administrations, écoles, universités, hôpitaux, hôtels et entreprises.

Les toilettes et les équipements alimentés par l’eau de service doivent être raccordés à des conduites différentes de celles qui desservent les cuisines, douches, lavabos et points d’eau potable.

Cette séparation est plus simple et moins coûteuse lorsqu’elle est intégrée dès la conception. Dans les bâtiments existants, elle peut être mise en œuvre lors des grandes opérations de rénovation.

Les directives techniques malaisiennes illustrent notamment la nécessité d’identifier distinctement les conduites d’eau non potable. Elles prévoient, dans les configurations concernées, un marquage spécifique des réseaux afin de limiter les erreurs de raccordement et d’utilisation.

Deux réseaux urbains supposent donc aussi deux circuits intérieurs parfaitement identifiables.

𝐃𝐄𝐒 𝐄𝐗𝐈𝐆𝐄𝐍𝐂𝐄𝐒 𝐍𝐎𝐍 𝐍𝐄́𝐆𝐎𝐂𝐈𝐀𝐁𝐋𝐄𝐒

Une telle organisation ne peut être envisagée qu’avec une sécurité absolue.

Les deux réseaux doivent être physiquement séparés, sans aucune connexion croisée ni possibilité de retour de l’eau de service vers l’eau potable. Les conduites, réservoirs, vannes, compteurs et points de puisage doivent être identifiés par une signalétique permanente.

La qualité de l’eau doit être adaptée à chaque usage et contrôlée régulièrement. Les matériaux doivent être compatibles avec la ressource, particulièrement lorsqu’elle est saumâtre ou salée.

Un exploitant clairement identifié doit être responsable du traitement, de la surveillance, de la maintenance et de la gestion des incidents. Les plombiers, techniciens et gestionnaires doivent être formés, tandis que les usagers doivent être informés des restrictions d’utilisation.

Enfin, un protocole d’urgence doit permettre d’isoler immédiatement le réseau de service en cas de contamination, de panne de traitement ou de suspicion de mauvais raccordement.

Ces précautions ne sont pas accessoires. L’Organisation mondiale de la santé souligne précisément les risques associés aux connexions entre réseaux potables et non potables et la nécessité d’identifier clairement tous les points alimentés par une eau non destinée à la consommation.

Deux réseaux ne signifient pas seulement deux canalisations. Ils supposent deux qualités maîtrisées, deux circuits parfaitement séparés et une responsabilité d’exploitation clairement établie.

𝐂𝐎𝐌𝐌𝐄𝐍𝐂𝐄𝐑 𝐋𝐀̀ 𝐎𝐔̀ 𝐂’𝐄𝐒𝐓 𝐑𝐄́𝐀𝐋𝐈𝐒𝐀𝐁𝐋𝐄

Il serait extrêmement coûteux de doubler immédiatement le réseau d’une ville ancienne entièrement construite. Il faudrait ouvrir les routes, modifier les branchements et reprendre la plomberie de milliers de bâtiments.

La transition doit donc commencer là où elle est techniquement et économiquement maîtrisable : villes nouvelles et extensions urbaines ; nouveaux lotissements ; campus universitaires ; écoles et hôpitaux ; hôtels et grands équipements ; zones industrielles ; bâtiments administratifs ; programmes immobiliers de grande taille.

Ces ensembles peuvent fonctionner comme de petites villes hydrauliques. Ils regroupent de nombreux sanitaires, disposent généralement d’un gestionnaire identifiable et permettent de mesurer les volumes, les coûts et les économies.

Hong Kong développe d’ailleurs, au-delà de l’eau de mer, des systèmes utilisant des eaux recyclées, des eaux grises traitées et des eaux pluviales pour les chasses d’eau et d’autres usages non potables dans certains nouveaux quartiers.

𝐌𝐄𝐒𝐔𝐑𝐄𝐑, 𝐄𝐗𝐏𝐄́𝐑𝐈𝐌𝐄𝐍𝐓𝐄𝐑 𝐄𝐓 𝐑𝐄𝐏𝐑𝐎𝐃𝐔𝐈𝐑𝐄

La démarche sénégalaise doit être progressive.

Il faut d’abord identifier les ressources disponibles dans chaque territoire, mesurer leur quantité, analyser leur qualité et déterminer les usages compatibles. Il faut ensuite comparer les coûts de traitement et de distribution, construire un démonstrateur et suivre ses performances.

Les résultats techniques, économiques, sanitaires et environnementaux permettront de déterminer les conditions de reproduction du modèle.

Il ne s’agit donc ni d’imposer une technologie unique ni de construire immédiatement un second réseau dans toutes les villes.

Le double réseau constitue avant tout une nouvelle doctrine de gestion de l’eau. Nous avons longtemps organisé nos politiques autour d’une seule question : comment produire davantage d’eau potable ? Nous devons désormais en ajouter une autre : quels usages ont réellement besoin d’une eau potable ?

L’eau potable est trop précieuse, trop coûteuse à produire et trop indispensable à la santé pour continuer à servir indistinctement à tous les usages.

Une ville, deux réseaux : non pas pour compliquer inutilement nos infrastructures, mais pour mettre chaque qualité d’eau au service de l’usage qui lui correspond.

 

𝐏𝐫 𝐅𝐚𝐥𝐢𝐥𝐨𝐮 𝐂𝐎𝐔𝐍𝐃𝐎𝐔𝐋

𝐄𝐧𝐬𝐞𝐢𝐠𝐧𝐚𝐧𝐭-𝐜𝐡𝐞𝐫𝐜𝐡𝐞𝐮𝐫 𝐞𝐧 𝐠𝐞́𝐧𝐢𝐞 𝐝𝐞 𝐥’𝐞𝐚𝐮 𝐞𝐭 𝐝𝐞 𝐥’𝐞𝐧𝐯𝐢𝐫𝐨𝐧𝐧𝐞𝐦𝐞𝐧𝐭, 𝐚𝐜𝐭𝐞𝐮𝐫 𝐩𝐨𝐥𝐢𝐭𝐢𝐪𝐮𝐞 𝐞𝐭 𝐫𝐞𝐬𝐩𝐨𝐧𝐬𝐚𝐛𝐥𝐞 𝐝𝐮 𝐓𝐡𝐢𝐧𝐤 𝐓𝐚𝐧𝐤 𝐏𝐫𝐚𝐠𝐦𝐚𝐭𝐢𝐬𝐦𝐞 𝐒𝐨𝐜𝐢𝐚𝐥-𝐃𝐞́𝐦𝐨𝐜𝐫𝐚𝐭𝐞.

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