La politique sénégalaise s’embrase autour des questions de reddition de comptes et de contrôle des fonds publics. L’ouverture de la session ordinaire 2026-2027 de l’Assemblée nationale a été le théâtre d’une vive offensive menée par le président de l’institution, Ousmane Sonko. En annonçant la création de plusieurs commissions d’enquête parlementaires, la majorité PASTEF remet au cœur du débat la gestion des finances publiques, ciblant directement des institutions clés et, en filigrane, figures politiques de premier plan.

Parmi les initiatives dévoilées figure en bonne place une proposition de résolution visant à scruter la gestion des fonds spéciaux de la Primature, du Haut Conseil des collectivités territoriales (HCCT), mais surtout du Conseil économique, social et environnemental (CESE). Couvrant la période de 2012 à 2026, cette investigation parlementaire s’attaque directement aux exercices passés de l’institution constitutionnelle. Cette démarche remet en lumière des gestions antérieures, transformant de fait les anciens présidents du CESE en cibles privilégiées de ces vérifications.
Face à ce qu’elle perçoit comme une manœuvre d’affaiblissement politique, Aminata Touré est immédiatement montée au créneau. Ancienne présidente du CESE entre mai 2019 et octobre 2020, la Haute représentante du président de la République s’est dressée fermement contre la méthode employée. Avec la poigne qu’on lui connaît, l’ancienne Première ministre conteste la légitimité de la démarche parlementaire, dénonçant un risque de dérive politicienne au détriment des principes fondamentaux de la bonne gouvernance.
Dans une déclaration sans détour, Mimi Touré a tenu à rappeler les frontières juridiques et institutionnelles de la République. Selon la coordinatrice de la coalition Kiiraay, le contrôle de l’argent public requiert une rigueur et une technicité qui dépassent le cadre d’une commission parlementaire. Elle soutient fermement que seules la Cour des comptes et l’Inspection générale d’État (IGE) disposent de l’ancrage légal et des compétences requises pour auditer l’utilisation des deniers de l’État.

Accusant à demi-mot le camp de PASTEF de verser dans le « populisme », l’ancienne cheffe du gouvernement a martelé que la vérification financière est un métier à part entière qui ne saurait s’improviser au gré des agendas politiques. Pour elle, s’arroger des prérogatives de contrôle comptable équivaut à un dépassement de pouvoir de la part des députés. Elle exige ainsi le transfert pur et simple de l’ensemble des dossiers, y compris le fonds Jaam pour la paix en Casamance, aux corps de contrôle compétents.
L’engagement d’Aminata Touré ne s’arrête pas à une posture défensive ; elle a vivement contre-attaqué en interrogeant la neutralité de la démarche menée par l’Assemblée nationale. Pointant du doigt la gestion propre de l’institution parlementaire, elle a lancé une interrogation cinglante à l’attention de la majorité : « Qui va enquêter sur les enquêteurs ? ». En réclamant que l’Assemblée nationale applique à elle-même les exigences de transparence qu’elle impose aux autres, elle illustre l’adage wolof qu’elle a cité : « Kouy dig lé sangou na djitou si wanag wi ! ».
Cette joute verbale et institutionnelle met en exergue la position singulière d’Aminata Touré dans le paysage politique actuel. Devenue l’une des alliées les plus loyales et les plus virulentes du président Bassirou Diomaye Faye, elle s’érige en bouclier institutionnel pour protéger la stabilité de l’exécutif. Sa défense intransigeante vise à préserver l’équilibre des pouvoirs et à empêcher que des querelles de clocher ne viennent paralyser la conduite des affaires de l’État.

En s’attaquant à une personnalité de la stature de Mimi Touré, ancienne Première ministre, figure de proue de la majorité présidentielle et alliée stratégique du chef de l’État, PASTEF semble vouloir marquer son territoire et imposer son rythme dans l’agenda de la reddition des comptes. Toutefois, cette stratégie risque de fragiliser les cohésions politiques au sein de la dynamique gouvernementale et d’exposer l’Assemblée nationale à des accusations de règlements de comptes ciblés.
Alors que le président de l’Assemblée nationale, Ousmane Sonko, a clarifié la période d’investigation pour couvrir l’intégralité des années 2012 à 2026, la tension ne semble pas près de retomber. Entre la volonté d’afficher une rupture par le contrôle parlementaire et la nécessité de respecter les prérogatives des organes d’État habilités, le bras de fer entre Aminata Touré et la majorité PASTEF ne fait que commencer, posant un véritable test pour la maturité des institutions républicaines sénégalaises.


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