Au micro de « RFM Matin », Déthié Fall pensait sans doute placer le curseur de la loyauté institutionnelle au bon endroit. En réaffirmant son ancrage dans la majorité présidentielle et son soutien total au président Bassirou Diomaye Faye, le ministre des Infrastructures et président du PRP s’est posé en gardien des prérogatives constitutionnelles. Refusant de s’immiscer dans les querelles d’appareil, il a martelé que sa vision s’attachait d’abord à la République et au Sénégal. Mais en voulant calmer le jeu au lendemain des tensions autour de la LFR 2026, il a provoqué un séisme politique d’une rare violence au sein de sa propre famille politique d’origine.

Pour les partisans les plus radicaux du PASTEF, cette sortie publique a fonctionné comme un véritable électrochoc, mais dans le sens du pire. En proclamant son allégeance au chef de l’État sans chercher à ménager la sensibilité des « patriotes », Déthié Fall s’est immédiatement attiré les foudres d’une base militante intransigeante. Les « ultras » des réseaux sociaux n’ont vu dans cette intervention qu’une trahison pure et simple, un reniement des combats collectifs menés sous la bannière de Yewwi Askan Wi. Pour eux, le ministre a franchi la ligne jaune en choisissant le confort ministériel au détriment de la fidélité historique à Ousmane Sonko.
La machine à broyer numérique s’est alors emballée avec une fulgurance redoutable sur les plateformes digitales. En quelques heures, le ton est monté d’un cran, transformant l’espace virtuel en un tribunal populaire sans appel. Les qualificatifs les plus durs ont fleuri, et une vague de lynchage médiatique s’est abattue sur celui qui était encore salué pour sa constance quelques mois plus tôt. Des colonnes entières de commentaires aux publications indignées, les activistes et sympathisants patriotes lui tirent dessus à boulets rouges, l’accusant d’opportunisme politique et de calculs politiciens étriqués.
Pourtant, la mémoire collective ne devrait pas gommer si vite les faits : Déthié Fall a joué un rôle central et courageux dans la défense d’Ousmane Sonko durant les heures les plus sombres de l’opposition. Qu’il s’agisse de monter au front dans les moments de crise, de braver les interdictions ou de porter la contradiction face au régime d’alors, le leader du PRP a toujours été aux côtés du leader de PASTEF. Durant quatre longues années de lutte acharnée au sein de Yewwi Askan Wi, il n’a jamais ménagé ses efforts pour concrétiser l’alternance de mars 2024, payant parfois un lourd tribut personnel et politique.

C’est précisément ce paradoxe douloureux qui nourrit aujourd’hui l’incompréhension générale et la virulence des critiques. Comment celui qui a partagé les tranchées de la contestation, les gaz lacrymogènes et les veilles d’armes aux côtés des patriotes peut-il se retrouver aujourd’hui cloué au pilori par les mêmes personnes ? Pour les inconditionnels d’Ousmane Sonko, la loyauté ne se partage pas et ne s’accommode pas des subtilités institutionnelles entre la présidence et la primature. Dans leur grille de lecture binaire, toute prise de distance, même voilée, avec la ligne du parti majoritaire équivaut à un acte de désertion.
Les éditorialistes et relais d’opinion proches de PASTEF n’ont d’ailleurs pas tardé à formuler des jugements définitifs et cinglants sur cette séquence. Dans les colonnes de certains organes, on évoque ouvertement un « piège politique dévastateur » dans lequel le ministre se serait jeté tête baissée. Les critiques affirment sans ambages qu’en bradant son autonomie politique pour préserver son maroquin ministériel, Déthié Fall vient de signer son propre suicide politique. Les premières démissions en chaîne qui commencent à secouer les rangs du PRP sont brandies comme les symptômes avant-coureurs de ce sabordage annoncé.
Face à cette tempête, la défense opposée par le président du PRP, qui met en avant son travail acharné de seize heures par jour au service de l’État et son refus des alignements ad hominem, pèse bien peu face au tribunal des réseaux sociaux. Pour les « ultras », ces arguments techniques et républicains sonnent faux et masquent mal une peur panique de perdre les privilèges du pouvoir. L’argument de la cohésion gouvernementale, brandi pour justifier son attitude, est balayé d’un revers de main par une base militante qui exige une fidélité absolue et inconditionnelle à la figure de proue de la rupture.

Cette violente rupture symbolique illustre à quel point la transition politique sénégalaise reste traversée par des lignes de fracture souterraines et passionnelles. Elle démontre que la gestion du pouvoir, loin d’apaiser les tensions, redéfinit brutalement les alliances et consume parfois les amitiés forgées dans l’adversité. En voulant s’ériger en homme d’État au-dessus des chapelles, Déthié Fall a sous-estimé la charge émotionnelle et fusionnelle qui lie les patriotes à leur projet initial. Un fossé incommensurable semble désormais s’être creusé entre sa vision de la realpolitik et l’exigence dogmatique de sa base d’hier.
Au bout du compte, cette descente aux enfers numérique pose la question de la survie politique d’un acteur majeur de l’alternance devenu indésirable aux yeux de ses anciens frères de lutte. En voulant endosser le costume de l’apaisement institutionnel, Déthié Fall a acté sa métamorphose aux yeux du grand public : d’ami intime de Sonko et figure respectée de l’opposition, le voilà propulsé au rang d’ennemi public numéro un de la sphère patriote. Reste à savoir si le temps et l’action gouvernementale lui permettront de panser ces plaies béantes ou si cette fracture scellera définitivement sa traversée du désert.


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