Alors que les travaux de l’Université d’hivernage de Kiiraay battaient leur plein ce samedi, un événement en marge des débats a particulièrement retenu l’attention. Aminata Touré « Mimi », superviseure générale de la coalition Diomaye-Président, a procédé à la présentation officielle d’un nouvel accessoire symbolique : des montres griffées « Kiiraay », arborant fièrement le portrait du chef de l’État, Bassirou Diomaye Faye. Proposés au tarif de 10 000 FCFA, ces objets sont présentés par leurs concepteurs comme un outil de mobilisation et d’ancrage militant. Pourtant, au-delà de l’affichage politique, cette initiative soulève immédiatement une vague de scepticisme et d’incompréhension au sein de l’opinion publique.

Proposer un tel gadget dans le contexte socio-économique actuel relève d’une déconnexion inquiétante avec le quotidien des populations. Le Sénégal traverse une période économique complexe où l’inflation, la cherté de la vie et la flambée des prix des denrées de première nécessité asphyxient les ménages. Aujourd’hui, la grande majorité des citoyens peine tout simplement à joindre les deux bouts. Dans des foyers où chaque franc CFA est compté pour assurer le repas du soir, dépenser 10 000 FCFA pour une montre à l’effigie d’un dirigeant apparaît au mieux comme de l’inconscience, au pire comme un luxe indécent.
Les initiateurs de cette démarche cherchent manifestement à reproduire le succès phénoménal des bracelets Patriotes, lancés autrefois par le Pastef. Mais cette tentative de copier-coller marketing repose sur une grille de lecture erronée de la dynamique politique. L’engouement autour des bracelets du Pastef ne s’est pas construit artificiellement dans un salon d’hôtel ou lors d’un cadre de réflexion de cadres dirigeants. Il était le fruit d’un élan spontané, populaire et passionné, porté par une jeunesse en quête de rupture et prête à sacrifier ses économies pour financer la résistance d’un parti d’opposition alors persécuté.
Le cadre de réflexion du parti au pouvoir commet une erreur d’appréciation fondamentale : Kiiraay n’est pas le Pastef. Vouloir singer les méthodes d’un mouvement de masse organique lorsqu’on incarne la mouvance présidentielle est une fausse bonne idée. La légitimité et l’enthousiasme militant ne se décrètent pas lors d’une cérémonie officielle, et encore moins en imposant des produits dérivés hauts de gamme. En tentant de plaquer un modèle militant d’opposition sur une structure du pouvoir, Kiiraay risque fort de se heurter au mur de la réalité du terrain et au désintérêt des sympathisants.

Le timing choisi pour cette opération de marchandisage politique est tout simplement désastreux. Le pouvoir en place est attendu par les Sénégalais sur le terrain des réponses concrètes aux urgences sociales, des réformes structurelles et de la baisse du coût de la vie. Voir les responsables de la majorité présidentielle célébrer le lancement de montres de collection donne le sentiment néfaste d’un pouvoir qui s’enferme dans le gadget et l’auto-célébration, au moment précis où le peuple réclame du pain, des emplois et une baisse de la facture d’électricité.
Fixer le prix de ces montres à 10 000 FCFA démontre une méconnaissance frappante de la hiérarchie des priorités des Sénégalais. Pour un travailleur ou un acteur du secteur informel, ce montant représente une part significative du budget mensuel, équivalant parfois à plusieurs jours de nourriture pour une famille entière. Espérer que des citoyens asphyxiés par les dépenses quotidiennes déboursent une telle somme pour arborer une montre politique relève de l’illusion pure. L’impératif aujourd’hui n’est pas d’acheter l’heure du pouvoir, mais de trouver de quoi remplir l’assiette familiale.
Sur le plan stratégique, cette initiative produit l’effet exactement inverse à celui recherché en termes d’image. L’exercice du pouvoir exige sobriété, retenue et empathie avec la souffrance des administrés. En étalant des produits dérivés marchands, le parti au pouvoir risque d’alimenter le grief de l’arrogance et de la rupture avec la base. Ce type de communication gadget renvoie l’image d’une classe politique déconnectée des réalités de la rue, plus préoccupée par son identité visuelle et la collecte de fonds que par la détresse financière des ménages.

Il est encore temps pour les responsables de Kiiraay et les stratèges de la mouvance présidentielle de rectifier le tir. La politique ne se résume pas à l’étalage d’accessoires de mode, et l’adhésion populaire ne s’achète pas à coups de goodies surtarifés. Le pouvoir doit comprendre que les attentes des Sénégalais à l’égard de Bassirou Diomaye Faye sont immenses et d’ordre purement socio-économique. Les citoyens n’ont pas besoin de porter le portrait du président à leur poignet ; ils attendent de voir son action se traduire directement dans leur pouvoir d’achat.
L’initiative des montres « Kiiraay » apparaît comme un signal déplacé qui gagne à être promptement remisé au placard. Les symboles ne remplacent pas les politiques publiques, et la nostalgie des méthodes du Pastef opposant ne résoudra pas la crise actuelle. Si la majorité souhaite réellement maintenir le lien de confiance avec le peuple, elle doit abandonner ces artifices coûteux pour se concentrer exclusivement sur l’allègement du panier de la ménagère. C’est à ce seul prix que le gouvernement prouvera qu’il est à l’écoute des véritables urgences de la nation.


Laisser un commentaire