Depuis Dakar, les images de la mobilisation des lycéens en France interrogent le rapport entre maintien de l’ordre, exercice des prérogatives de puissance publique et protection des libertés fondamentales. Dans une tribune, Seydina Mouhamadou Malal Diallo, juriste, militant des droits humains et secrétaire général du Collectif Noo Lank, estime que les événements observés en France doivent également être regardés depuis le Sénégal, à l’aune des principes démocratiques et de l’État de droit.
L’auteur rappelle que la France occupe depuis longtemps une place particulière dans l’imaginaire institutionnel du Sénégal et de nombreux pays africains francophones. Une partie du droit, des institutions et de la culture juridique de ces États porte encore l’empreinte française, notamment dans les domaines constitutionnel et administratif.
Cette influence se retrouve également dans la conception de l’ordre public. Seydina Mouhamadou Malal Diallo rappelle la construction progressive de cette notion dans la jurisprudence administrative française, depuis la trilogie classique de la sécurité, de la tranquillité et de la salubrité publiques jusqu’à la prise en compte de considérations telles que la moralité publique et la dignité humaine.
Il cite notamment l’arrêt Société Les Films Lutetia de 1959, la jurisprudence cinématographique sur l’Esthétique de 1985 ainsi que l’arrêt Commune de Morsang-sur-Orge de 1995 relatif à la dignité humaine.
Pour le juriste, c’est précisément en raison de cette influence historique que les événements actuels en France méritent d’être observés depuis Dakar.
Lorsqu’au Sénégal sont dénoncées des violences commises lors de manifestations, des arrestations de manifestants ou un usage jugé disproportionné de la force, l’argument avancé repose sur la nécessité pour l’État de préserver l’ordre public tout en respectant les libertés fondamentales. Selon lui, cette exigence doit également s’appliquer lorsqu’il s’agit d’observer une démocratie occidentale.
Les images de lycéens confrontés aux forces de l’ordre, les blessures rapportées parmi certains manifestants, dont des mineurs, ainsi que les interrogations suscitées par certaines pratiques de maintien de l’ordre constituent, à ses yeux, des éléments qui doivent interpeller. Il précise toutefois que cette observation ne signifie ni que la France serait comparable aux réalités politiques sénégalaises, ni qu’il faudrait nier les éventuels actes de violence ou de dégradation commis par certains manifestants.
L’enjeu réside plutôt, selon lui, dans l’application constante des principes de nécessité, de proportionnalité et de respect de la dignité humaine, indépendamment du pays concerné.
Seydina Mouhamadou Malal Diallo invite ainsi à faire évoluer le rapport des sociétés africaines francophones au modèle juridique français. Il estime que le regard a longtemps fonctionné dans un sens principalement unilatéral : observer la France pour s’en inspirer, puis évaluer les États africains à partir de standards dont une partie a été importée de ce modèle.
Il ne remet pas en cause cet héritage juridique. Il appelle plutôt à davantage de dialogue avec celui-ci, afin de le comprendre, de l’interroger et de l’adapter aux réalités propres aux sociétés africaines. Pour lui, cette démarche peut également conduire, lorsque cela est nécessaire, à construire des réponses fondées sur les histoires, les réalités sociales et les expériences démocratiques propres à chaque société.
Depuis le Sénégal, observer ce qui se passe en France ne constitue donc, selon lui, ni une ingérence ni une leçon adressée à Paris. C’est l’exercice d’un même principe : pouvoir regarder tout pouvoir avec la même exigence de respect des libertés fondamentales.
« Les droits humains n’appartiennent à aucun État et les principes démocratiques ne sauraient être appliqués à géométrie variable », écrit-il. Pour le secrétaire général du Collectif Noo Lank, le Sénégal peut ainsi regarder la France « sans hostilité, sans complexe et sans hiérarchie entre les peuples ». « La démocratie ne devrait pas avoir un standard pour Paris et un autre pour Dakar », dit-il.



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