L’art de la parole d’État…Diomaye doit outiller ses ministres en Com’ stratégique
Au lendemain de la célébration du Grand Magal de Touba, le gouvernement sénégalais s’est retrouvé au cœur d’une vive controverse alimentée par l’intervention publique du ministre de la Fonction publique et du Travail. Dans un contexte socio-politique encore fragile, cette sortie médiatique mal calibrée a souligné l’urgence pour le président Bassirou Diomaye Faye d’encadrer rigoureusement la parole ministérielle. L’absence d’une stratégie de communication harmonisée et le choix d’une temporalité inadaptée exposent inutilement l’exécutif aux attaques et fragilisent le lien de confiance avec la population.

Le déclencheur de cette polémique réside dans la gestion de l’assiduité des agents au lendemain du pèlerinage. Soucieux de contrôler la présence au sein de son département, le ministre Mamadou Lamine Dianté a effectué un pointage le lundi 3 août, constatant un taux de présence estimé à seulement 10 %. Réagissant vivement face à ce fort taux d’absentéisme, il a immédiatement annoncé sur un plateau télé l’envoi de 179 demandes d’explication aux fonctionnaires absents, exigeant des justificatifs dès le lendemain.
Cette initiative, bien que fondée sur le respect du règlement administratif, a aussitôt déclenché une vague de contestations. De figures publiques comme l’ancien directeur général du Port autonome de Dakar, Waly Diouf Bodiang, aux usagers du service public, nombreux sont ceux qui ont dénoncé une décision jugée intempestive. Pour ses critiques, la gestion de ce problème récurrent aurait dû faire l’objet d’une anticipation en amont plutôt que d’une réaction punitive à retardement au lendemain d’un événement d’une telle ampleur.
Par ailleurs, cette sortie a ravivé les débats autour du parcours personnel du ministre. Ses détracteurs n’ont pas manqué de rappeler son passé de figure majeure du syndicalisme enseignant au sein du SAEMSS/CUSEMS. À l’époque, Mamadou Lamine Dianté avait régulièrement mené des mouvements de grève ayant parfois paralysé le secteur éducatif. Ce contraste entre ses combats d’hier pour la défense des travailleurs et sa rigueur inflexible d’aujourd’hui alimente d’intenses critiques sur une supposée incohérence de posture.

Ces déclarations ont rapidement embrasé les réseaux sociaux et suscité de profonds tiraillements, notamment au sein de la communauté mouride. Dans une période où la ferveur religieuse et les contraintes de déplacement liées au pèlerinage occupent le devant de la scène nationale, une telle prise de parole est perçue comme un manque d’empathie. La communication publique, lorsqu’elle fait fi des réalités socioculturelles, transforme un simple acte de gestion administrative en crise d’opinion.
Sur le plan politique, ce faux pas constitue une aubaine pour l’opposition. Les adversaires du régime n’ont pas tardé à instrumentaliser cette sortie pour dépeindre une équipe gouvernementale rigide et déconnectée des réalités populaires. En exploitant cette faille discursive, l’opposition cherche à remettre en cause la maturité institutionnelle du pouvoir et sa capacité à gérer sereinement le lendemain des grands rassemblements nationaux.
Cet épisode met en lumière les risques d’une parole publique morcelée, où une autorité ministérielle communique sans mesure d’impact globale. En l’absence d’une ligne directrice claire dictée par le sommet de l’État, les déclarations individuelles des ministres, même animées par une volonté légitime de restaurer la discipline, risquent d’affaiblir l’action gouvernementale et de brouiller le message de transformation porté par la présidence.

Pour pallier ces dérives récurrentes, il devient impératif pour le président Bassirou Diomaye Faye d’imposer à ses ministres une formation approfondie aux techniques de communication de crise et à l’analyse des risques d’opinion. Un stage d’immersion et d’alignement stratégique permettraient aux membres du gouvernement de mieux maîtriser les outils du média-training, d’assimiler les codes de la parole d’État et de mesurer la portée politique de leurs annonces avant toute intervention publique.
L’efficacité de la gouvernance ne se mesure pas seulement à la fermeté des décisions administratives, mais aussi à la manière dont elles sont amenées et perçues par les citoyens. Pour réussir son mandat, le régime actuel doit concilier l’exigence de rigueur républicaine avec la prise en compte attentive des réalités culturelles et sociales du pays. Cela passe inévitablement par une communication maîtrisée, responsable et stratégiquement outillée.