Le Joola : Le devoir de mémoire doit aussi être un devoir de vigilance et de responsabilité (Par Cheikh Mbacke SENE)

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Le 26 septembre 2002, le naufrage du Joola emportait des centaines, probablement plus d’un millier de vies, dans l’une des plus grandes catastrophes maritimes de l’histoire du Sénégal. Vingt-quatre ans plus tard, le souvenir de cette tragédie reste douloureux pour les familles des victimes et pour toute une nation. Mais le devoir de mémoire ne devrait pas se limiter à commémorer les disparus. Il doit aussi nous obliger à regarder en face les circonstances du drame, les défaillances qui l’ont rendu possible et les leçons que nous devons impérativement en tirer.

Ce qui bouleverse encore, lorsqu’on revient sur cette tragédie à travers les témoignages et les récits qui ont été consacrés au Joola, c’est le sentiment d’une accumulation de manquements. Un navire transportant autant de vies humaines ne pouvait être considéré comme un simple moyen de transport. Chaque personne embarquée représentait une responsabilité. Chaque dispositif de sécurité, chaque procédure de contrôle, chaque information transmise ou non transmise pouvait potentiellement faire la différence entre la vie et la mort.

C’est précisément là que le drame du Joola dépasse la seule question d’un accident maritime. Il pose une question beaucoup plus profonde : que vaut une procédure lorsque ceux qui doivent la respecter cessent de mesurer la responsabilité qui leur incombe ?

La responsabilité ne commence pas au moment où survient la catastrophe. Elle commence bien avant. Elle réside dans le contrôle, dans la surveillance, dans la capacité à prendre une décision lorsque quelque chose paraît anormal. Elle réside aussi dans le courage de celui qui alerte, dans la capacité de la hiérarchie à écouter et dans l’obligation des institutions de vérifier les faits plutôt que de chercher à protéger leur propre fonctionnement.

Une société moderne ne peut pas construire sa sécurité sur l’idée que « rien n’arrivera ». Elle doit précisément fonctionner sur l’hypothèse inverse : quelque chose peut arriver, et nous devons être prêts à l’empêcher ou à en limiter les conséquences.

C’est pourquoi le témoignage de ceux qui signalent une anomalie doit être considéré avec sérieux. Un lanceur d’alerte, un technicien, un militaire, un marin, un fonctionnaire ou tout simplement un citoyen qui constate une défaillance ne devrait jamais avoir à choisir entre se taire et risquer d’être marginalisé.

Bien entendu, chaque témoignage doit être vérifié. La vérité exige des preuves, des investigations contradictoires et des procédures rigoureuses. Mais vérifier une alerte ne signifie pas discréditer automatiquement celui qui la lance. Une institution responsable doit être capable de distinguer la dénonciation infondée de l’alerte pertinente.

C’est probablement l’une des grandes leçons que nous devons tirer du Joola : l’alerte doit être entendue avant que la catastrophe ne devienne la seule preuve de la défaillance.

Le plus terrible, dans une catastrophe de cette ampleur, est que certaines vies peuvent être perdues non pas parce que personne ne pouvait rien faire, mais parce que plusieurs petites défaillances se sont additionnées jusqu’à produire l’irréparable.

C’est ainsi que naissent les grandes catastrophes : rarement d’une seule erreur, mais souvent d’une succession de négligences, de mauvaises décisions, d’absences de contrôle, de silences et de responsabilités diluées.

Et lorsqu’une catastrophe survient, la tentation peut être grande de rechercher uniquement un responsable individuel. Pourtant, la véritable question doit aussi être celle du système qui a permis à plusieurs défaillances de se produire simultanément.

La responsabilité institutionnelle est donc aussi importante que la responsabilité individuelle.

Il ne s’agit pas, en revenant aujourd’hui sur le Joola, de vivre éternellement dans le passé ni de transformer la mémoire en procès permanent. Il s’agit au contraire de faire de cette mémoire un outil pour le présent et pour l’avenir.

Le Sénégal doit pouvoir regarder ses propres défaillances avec lucidité. Aucun pays n’est à l’abri d’un accident, d’une erreur humaine ou d’une défaillance technique. Mais un pays peut renforcer ses mécanismes pour empêcher qu’une erreur isolée ne se transforme en catastrophe nationale.

Cela vaut pour le transport maritime, mais également pour l’aviation, les infrastructures, la sécurité civile, les installations industrielles, les établissements recevant du public, les systèmes de santé ou encore les dispositifs de sécurité nationale.

Dans tous ces domaines, une même exigence devrait prévaloir : ne jamais banaliser le risque lorsqu’il concerne la vie humaine.

Nous devons également apprendre à protéger ceux qui signalent les dysfonctionnements. Une culture de sécurité ne peut exister si les agents ont peur de parler, si les responsables hésitent à reconnaître une erreur ou si l’organisation considère toute critique comme une menace.

Une institution forte n’est pas une institution qui prétend ne jamais se tromper. C’est une institution capable de reconnaître ses erreurs, d’en rechercher les causes, de corriger ses procédures et de faire en sorte qu’elles ne se reproduisent pas.

Le devoir de mémoire est donc beaucoup plus exigeant qu’une cérémonie annuelle. Il doit nous pousser à poser des questions difficiles : les procédures sont-elles réellement appliquées ? Les contrôles sont-ils indépendants et efficaces ? Les alertes sont-elles prises au sérieux ? Les responsabilités sont-elles clairement établies ? Les familles des victimes ont-elles obtenu toutes les réponses qu’elles étaient en droit d’attendre ?

Ces questions ne sont pas dirigées contre une institution ou contre des personnes. Elles sont nécessaires à la construction d’un État et d’une société où la vie humaine est placée au-dessus de la préservation des apparences.

Vingt-quatre ans après le Joola, nous ne devons pas seulement nous souvenir de ceux qui sont partis. Nous devons aussi penser à ceux qui sont encore là et à ceux qui viendront après nous.

Car derrière chaque victime, il y avait un père, une mère, un enfant, un frère, une sœur, un ami, un collègue. Une vie entière. Des projets. Des responsabilités. Des rêves.

On ne peut pas accepter que des vies soient détruites ou écourtées par négligence, par irresponsabilité, par inconscience ou par la défaillance de mécanismes qui auraient dû les protéger.

La mémoire n’a de sens que si elle produit une exigence.

Se souvenir, c’est honorer les victimes.
Veiller, c’est protéger les vivants.
Assumer ses responsabilités, c’est empêcher que l’histoire ne se répète.

Le Joola doit rester dans notre mémoire. Mais il doit surtout rester dans notre conscience collective comme un avertissement permanent : lorsqu’il s’agit de vies humaines, aucune négligence n’est anodine, aucune alerte n’est insignifiante et aucune responsabilité ne devrait pouvoir être diluée dans le silence.

C’est peut-être la meilleure manière de rendre hommage à ceux que nous avons perdus : faire en sorte que leur disparition serve à protéger ceux qui sont encore parmi nous.

 

 

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