La bataille des Patriotes aura un seul juge…le peuple sénégalais
Une nouvelle bataille politique semble se dessiner dans la famille des Patriotes. D’un côté, le Kiiraay Les Patriotes Républicains. Et l’autre, le PASTEF (Patriotes Africains du Sénégal pour le Travail, l’Éthique et la Fraternité), formation politique historique dirigée par le Premier ministre Ousmane Sonko. Deux forces issues d’une même dynamique politique, longtemps présentées comme complémentaires, commencent désormais à afficher des trajectoires qui pourraient les placer en concurrence. Derrière cette recomposition se joue une question essentielle : qui incarnera durablement l’héritage politique de la rupture promise aux Sénégalais ?

Cette confrontation est d’autant plus particulière que les deux camps partagent une histoire récente marquée par l’adversité et l’alliance. Le projet politique qui a conduit les Patriotes au pouvoir en mars 2024, matérialisé par la victoire dès le premier tour avec 54,28 % des suffrages, reposait largement sur une mobilisation populaire contre l’ancien système représenté par la coalition Benno Bokk Yakaar. Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko avaient alors bénéficié d’un formidable élan électoral, nourri par la stratégie « Diomaye mooy Sonko » et l’espoir d’un changement profond dans la gouvernance du pays. Mais une fois au pouvoir, les équilibres ont évolué. La dualité de l’exécutif contribuent aujourd’hui à une redistribution des cartes.
La création du Kiiraay donne une nouvelle dimension à cette recomposition. En se structurant autour du président de la République, cette formation entend manifestement disposer d’une identité politique propre et d’un appareil capable de porter son projet sur le terrain. Pour ses partisans, il s’agit de consolider l’action du chef de l’État, de donner une assise politique directe au président de tous les Sénégalais et de rassembler au-delà des structures historiques des Patriotes, notamment en attirant des cadres, des indépendants et des déçus des anciennes coalitions. Pour ses adversaires, cette nouvelle organisation pourrait surtout être perçue comme le début d’une compétition avec le PASTEF pour le contrôle de l’espace politique issu des luttes de 2021 à 2024.
Face à cette dynamique, le PASTEF conserve des atouts considérables. Le parti dispose d’une implantation militante éprouvée au niveau national et dans la diaspora, d’une forte capacité de mobilisation populaire et d’une identité idéologique profondément associée à Ousmane Sonko. Sa représentativité, affirmée notamment lors des législatives anticipées de novembre 2024, et son réseau de comités de base (Jotay) constituent des leviers puissants. Cependant, le PASTEF fait face à un défi d’attitude et de méthode : le parti ne doit pas se transformer en un marteau politique rigide qui chercherait à tout marteler ou tout démolir dans un Sénégal en plein effort de reconstruction. La logique de combat et d’opposition, nécessaire hier pour reconquérir les libertés, doit laisser place à la retenue, au compromis républicain et à l’inclusion. Utiliser l’appareil militant comme un rouleau compresseur risquerait d’altérer le dialogue social, de braquer les forces vives de la nation et de fragiliser les institutions de l’État.

Le véritable enjeu ne devrait pourtant pas être de savoir lequel des deux camps parviendra à dominer l’autre. Une bataille fratricide entre formations issues du même mouvement pourrait rapidement détourner l’attention des urgences nationales. Le Sénégal fait face à des préoccupations économiques et sociales majeures : la vie chère, l’emploi des jeunes, la soutenabilité de la dette publique, la mise en œuvre du référentiel « Sénégal 2050 », la souveraineté alimentaire, la transformation locale des ressources minières et gazilifières, ainsi que la modernisation du service public. Sur ces dossiers stratégiques, les Sénégalais attendent moins des querelles d’appareil ou des démonstrations de force que des résultats mesurables et durables.
Le risque, pour la famille des Patriotes, serait donc de reproduire les travers dénoncés sous les gouvernances précédentes : hyper-partisanerie, logique de clans, querelles de positionnement personnel et priorité donnée aux calculs électoraux au détriment de l’intérêt général. Le changement promis en 2024 ne conserve son sens que s’il s’incarne dans le respect des institutions et la primauté du bien commun. Qu’il s’agisse du Kiiraay ou du PASTEF, aucune structure ne devrait envisager l’exercice du pouvoir comme une fin en soi ou comme une arène d’affrontement permanent.
Cette compétition pourrait néanmoins avoir une vertu si elle reste démocratique, apaisée et orientée vers la performance publique. La pluralité des sensibilités au sein de la mouvance au pouvoir peut nourrir un débat constructif sur la conduite des politiques publiques et les priorités budgétaires. Mais cette diversité d’approche ne doit pas dégénérer en polarisation interne. Le pays a besoin d’une majorité cohérente pour légiférer, d’un gouvernement pleinement concentré sur l’exécution des réformes et d’un débat public mature, affranchi des invectives et des guerres d’égos.

Au fond, la question fondamentale qui s’impose aux deux entités est simple : quelle réponse concrète comptent-elles apporter aux attentes du peuple sénégalais ? Le Kiiraay devra démontrer que son ambition dépasse la simple structuration d’un réseau de soutien présidentiel pour devenir une force d’idées durable. Le PASTEF, de son côté, doit prouver qu’il sait évoluer d’un mouvement de contestation vers un parti de gouvernement responsable, capable de rassembler sans brutalité ni sectarisme. Tous deux seront jugés sur leur contribution effective à la stabilité de l’État et à l’amélioration du quotidien des citoyens.
Car dans cette dynamique politique, il ne saurait y avoir qu’un seul véritable arbitre et destinataire de l’action publique : le peuple sénégalais. Qu’il s’agisse de succès électoraux pour le Kiiraay ou de victoires politiques pour le PASTEF, aucune performance partidaire n’aura de valeur historique si elle ne se traduit pas par une réduction de la pauvreté, une création nette d’emplois, une plus grande transparence dans la gestion des deniers publics et une justice équitable pour tous. Entre Diomaye et Sonko, entre le Kiiraay et le PASTEF, le peuple exige non pas une épreuve de force, mais un engagement partagé au service exclusif de la Nation.